En surplomb de la calanque du Mauvais pas,
les travaux se succèdent depuis plusieurs années autour d'un ancien
blockhaus. Dernier avatar, un projet de bar musical est stoppé net par
l'intervention du parc national des Calanques. Site industriel pollué,
légèreté des contrôles de l'État, relents de grand banditisme : tous les
ingrédients d'un cocktail chargé.
Un plateau à flanc de rochers, trois blockhaus, dont un reconverti en
resto, de mystérieux blocs de béton cylindriques, des structures
métalliques. Cette scène surréaliste s'offre aux regards des
plaisanciers qui longent le port de l'Escalette (8e arrondissement) à
l'entrée des calanques de Marseille. Ce chantier sauvage a dû s'arrêter
sur injonction du parc national il y a quelques jours. Mais toute cette
histoire a un air de déjà-vu pour les riverains de la route des Goudes. À
Noël 2012, ils avaient fait stopper un tractopelle qui opérait en face,
côté collines,
pour un projet de galerie d'art sans aucune autorisation.
Déjà, se mélangeaient un ancien site industriel pollué, un porteur de
projet douteux, un certain relâchement des services officiels... et un
emplacement de rêve. Le Belvédère, petit nom de cette parcelle de 15 000
m
2 qui plonge dans la calanque du Mauvais Pas décuple ces éléments dans un cocktail capiteux.
Cela fait plusieurs années déjà que le site suscite des projets :
restaurant dans la continuité de l'établissement fermé en 1988, salle
des mariages et dernièrement "bar musical", traduit par beaucoup en
"boîte de nuit". D'où ce recadrage de Jean-Claude Mendossa, directeur du
Bazar (boulevard Rabatau) et futur locataire de "La Marina" - si
toutefois le projet réussit :
Ce n'est pas une discothèque que l'on fait mais un
bar musical qui fermera à 2 heures du matin. On ne va pas refaire la
Maronaise, il faut arrêter de raconter n'importe quoi ! On fait les
choses professionnellement, les autorisations [de musique amplifiée] ne
sont accordées que pour 3 ou 4 mois, ce n'est pas dans notre intérêt de
faire n'importe quoi.
L'idée a reçu le soutien notable d'Yves Moraine, le maire UMP du 6/8. Ou plutôt l'absence de
"refus de principe, corrige-t-il.
On
ne peut se plaindre que Marseille est un désert nocturne et refuser
l’ouverture d’un bar, surtout dans une zone où la densité urbaine est
peu importante."
Rien à voir avec le fait que Jean-Claude Mendossa ait fait la
campagne de l'UMP dans le 6/8, au moins sur son compte Twitter
personnel...
"Je l'ai vu une fois pendant la campagne, je ne le
connaissais pas et on me l'a présenté. Mais ce n'est qu'il y a quelques
semaines - alors qu'il avait déposé le dossier en novembre auprès de
l'adjointe à la police municipale - que j'ai été prévenu du projet et
qu'il est venu me voir. Je l'ai aussi écouté d'une oreille attentive
parce que j'avais assisté à une assemblée générale du CIQ Rabatau où la
présidente l'a remercié d'avoir pris les choses en main sur le
stationnement, le bruit, les bagarres... Je me suis dit qu'il devait
être un bon professionnel."
Des autorisations de l'État
Tout ceci est de toute façon
"en stand-by dans l'attente des autorisations",
dixit Jean-Claude Mendossa. Il s'agit cette fois-ci des feux verts
nécessaires pour engager des travaux, dont le propriétaire du terrain
est censé se charger. C'est là que le dossier prend une tournure
beaucoup plus épineuse.
Historiquement, la transformation en restaurant de ce blockhaus de la
Seconde guerre mondiale a été faite hors de tout cadre légal. Fermé en
1988, il a été racheté dix ans plus tard par Jean Levakis, gérant de
nombreuses sociétés immobilières et dont le nom était encore récemment
associé au golf Borély. Au fil des années, les travaux se succèderont,
au grand dam des riverains et de certains élus, notamment communistes,
pour qui tout cela se fait
"sans permis".
Des permis, il y en a pourtant bien eu. L'État, compétent à la place de la mairie en matière d'urbanisme
car le terrain est situé dans le site classé
des Calanques, a donné son accord... du moins jusqu'à un certain point.
En 1998, un mur de clôture de deux mètres de haut est monté. Entrave
"à l'accès au domaine public maritime", s'étonnent les riverains. Consultée par
Marsactu aux archives municipales
[1],
la déclaration préalable de travaux a pourtant été signée par le
secrétaire général de la préfecture, après avis favorable de
l'architecte des bâtiments de France et de la commission départementale
des sites. Seul l'Atelier du patrimoine de la ville de Marseille a, par
deux fois, signifié son désaccord.
Dépollution bâclée
Rebelote en 2008, année où s'accélère vraiment le projet. Il s'agit
cette fois-ci de retaper l'ancien restaurant : pose d'enduit sur les
façades, changement des volets etc. Ce qui fut fait, factures de la
Société de rénovation d'immeubles (appartenant à Jean Levakis) à
l'appui. Le problème, c'est qu'il ne s'est pas arrêté là. Selon nos
informations, il était en contact étroit avec les services régionaux du
ministère de l'Écologie pour la dépollution du terrain, où se situait il
y a un siècle la Manufacture des glaces et produits chimiques
Saint-Gobain. Le site conserve de nombreux polluants, notamment des
métaux lourds, qui nécessitent un travail en concertation avec les
services de l'Etat. Peu scrupuleux, le propriétaire a fini par couler du
béton, sans en aviser les services concernés et surtout sans en
respecter les préconisations. En 2012, un candidat au rachat a renoncé
devant l'ampleur des travaux de dépollution à réaliser, la première
mouture étant loin d'être conforme. Contactée par nos soins, la
préfecture des Bouches-du-Rhône n'a pas souhaité s'exprimer.
Le
"sarcophage" censé confiner la
pollution (photo ci-dessus) dépasse en tout cas largement le coup de
peinture présenté dans le dossier. En le compulsant aux Archives
municipales
[2],
on s'étonne d'ailleurs de découvrir derrière la façade ce qui ressemble
à une seconde demande de travaux : certains plans évoquent la
"sécurisation de pieds de talus", des
"apports de terre", une
"plantation de pins",
sur le lieu-même où ont été aperçus récemment les engins de chantier.
Le formulaire rempli par Jean Levakis annonce même noir sur blanc la
création de 12 places de stationnement.
Ces éléments ne semblent à aucun moment pris en compte dans l'avis des autorités, qui s'en tiennent à un
"ravalement de façade". Le rapport d'instruction des services municipaux de l'urbanisme précise même
"stationnement : inchangé".
On peut s'étonner d'une telle légèreté dans l'examen de la part de la
Ville, mais aussi des services de l'État. Si la totalité du projet avait
été pris en compte, c'est en fait l'accord du ministre de l'Écologie
qui aurait été requis.
Et maintenant ?
"On lui a demandé de déposer une nouvelle
demande, car ça peut être régularisable. Si ça ne l'est pas, ça ira
devant le tribunal", assure Laure-Agnès Caradec, adjointe à
l'urbanisme à la ville de Marseille. Depuis sa création en 2012, c'est
cependant le parc national qui est compétent pour autoriser d'éventuels
travaux mais surtout l'ouverture d'une activité nouvelle dans le cœur de
parc (en l'occurrence un "bar musical"). Le dossier, bien plus fourni
que ceux remplis en 1998 et 2008, devra passer devant le conseil
scientifique avant accord du directeur du parc national.
Un associé de Campanella
Si le passif en matière de coups de pioche n'incite déjà pas à la
bienveillance, l'identité des porteurs du projet ajoute une touche
vénéneuse au cocktail. En 2008, trois mois après la validation des
travaux de ravalement, une partie des parts de la société civile
immobilière propriétaire du terrain sont achetées par Jean-Claude
Pietrotti. Comme l'avait noté
La Provence, il est mis en examen
par le juge Duchaine - notamment pour extorsion de fonds et blanchiment
en bande organisée - dans l'un des volets de l'affaire Guérini,
ascendant Campanella.
Pour compléter ce tableau certes impressionniste mais frappant,
Olivier Alzine, gérant du Bazar, auparavant patron de La Maronaise,
située un peu plus loin aux Goudes, est cité dans l'ordonnance de renvoi
du récent procès Campanella. Il y est présenté comme
"défavorablement connu des services de police".
En 2010, il avait été interpellé dans le cadre du coup de filet sur le
yacht où se trouvaient Gérald Campanella ainsi que Bernard Barresi et sa
compagne. Son
"seul tort a été de se rendre à Golfe-Juan au moment de l'opération", commentait
La Provence lors de sa rapide libération. Son seul tort est peut-être ici de trop aimer la route des Goudes...
[1] Archives municipales de Marseille, cote 1231W2999.
Retour.
[2] Archives municipales de Marseille, cote 1350W45.
Retour.